Pourquoi le lire — Alberto Pincherle, dit Alberto Moravia (Rome, 1907-1990), est l'un des grands romanciers italiens du XXe siècle. Révélé à vingt-deux ans par Les Indifférents, il observe pendant plus de soixante ans la bourgeoisie, le sexe, l'argent, le conformisme et les compromissions politiques avec une prose limpide et clinique. Le Conformiste, Le Mépris, La Ciociara et L'Ennui ont fait de lui un auteur très adapté au cinéma. Journaliste au Corriere della Sera, il fut aussi une figure publique de l'intelligentsia italienne.
Biographie § 01 — le parcours
- Origines Naît à Rome le 28 novembre 1907 sous le nom d'Alberto Pincherle ; il prendra le nom de plume de Moravia.
- Enfance malade Atteint de tuberculose osseuse dès l'âge de neuf ans, il reste immobilisé durant des années et séjourne en sanatorium, notamment à Bressanone : c'est là qu'il lit énormément et commence à écrire.
- 1929 — Les Indifférents Son premier roman paraît à compte d'auteur ; il se vend en quelques semaines et le place d'emblée parmi les grands noms de la littérature italienne.
- Années 1930 Collabore à plusieurs journaux, voyage à l'étranger et publie des romans dont certains se heurtent à la censure fasciste.
- 1941 Épouse la romancière Elsa Morante (ils se sépareront en 1962).
- 1943-1944 Recherché par les fascistes, il se réfugie pendant plusieurs mois à Fondi, dans la Ciociaria ; cette expérience nourrira La Ciociara (1957), adapté au cinéma par Vittorio De Sica en 1960.
- 1951-1954 Publie Le Conformiste (1951) et Le Mépris (1954). Il reçoit en 1952 le prix Strega ; la même année, l'Église inscrit ses œuvres à l'Index.
- 1953 Fonde avec Alberto Carocci la revue Nuovi Argomenti.
- 1960-1961 Publie L'Ennui (La noia), qui lui vaut le prix Viareggio en 1961.
- 1984-1988 Siège au Parlement européen, élu sur une liste du Parti communiste italien.
- 1990 Meurt à Rome le 26 septembre 1990. Il avait collaboré au Corriere della Sera jusqu'à ses derniers jours.
Œuvres essentielles § 02 — par où commencer
Les Indifférents (1929) — Une famille bourgeoise romaine en déclin, vue à travers deux jeunes gens apathiques.
Le Conformiste (1951) — Un homme qui cherche à se fondre dans la norme devient agent du régime fasciste.
Le Mépris (1954) — Un scénariste voit s'éteindre l'amour de sa femme, pendant le tournage d'une adaptation de l'Odyssée.
Apport § 03 — ce qu'il a changé
Moravia a fait du roman un instrument d'analyse sociale et psychologique : en s'attachant à la bourgeoisie romaine, à ses désirs, à son ennui et à ses lâchetés, il a installé en Italie une tradition de fiction réaliste, sans lyrisme, qui a pesé sur le néoréalisme et sur le cinéma d'auteur. Ses récits ont été portés à l'écran par Bertolucci (Le Conformiste), Godard (Le Mépris), De Sica (La Ciociara) et d'autres. Il a aussi ouvert la fiction italienne à des thèmes alors audacieux — sexualité, argent, aliénation —, ce qui lui a valu l'attention de la censure, y compris religieuse. Son œuvre reste un témoignage d'une grande clarté sur l'Italie du fascisme, de la guerre et du miracle économique.
Style § 04 — à quoi s'attendre
Une phrase claire, sobre, volontiers répétitive, au service d'une observation presque clinique : Moravia ne cherche pas la préciosité mais la netteté, et préfère laisser les situations parler plutôt que les ornements. Les personnages sont souvent des intellectuels ou des bourgeois en proie à l'ennui, à l'indifférence ou à des pulsions qu'ils comprennent mal ; la narration, sobre, s'attache au détail psychologique. Pour commencer, lisez Les Indifférents si vous voulez saisir l'origine de son monde, ou Le Mépris, plus court et plus accessible ; poursuivez avec Le Conformiste, son livre le plus politique.