Le roman ne suit pas une intrigue unique : il juxtapose des scènes et des personnages, dont certains viennent de Héros et Tombes, et laisse la place à des méditations de l'auteur sur son temps. Sábato est lui-même présent comme personnage, observant la ville, rencontrant des amis, des jeunes gens engagés dans la violence politique, des figures marginales. Le décor est Buenos Aires, vue comme un lieu de catastrophe ; l'ensemble est rythmé par des fragments plutôt que par un récit continu. Ce parti pris rend le livre plus déroutant que Le Tunnel, mais il lui donne une forme proche du journal et de l'essai. Le thème central est l'apocalypse : celle de la société, de la foi, de l'individu.
Le roman est accueilli comme l'œuvre de maturité de l'écrivain, à la fois prolongement et bilan de son univers. En France, il est distingué parmi les meilleurs livres étrangers de son année, ce qui renforce la réputation de Sábato hors du monde hispanique. Le livre est plus déroutant que les deux premiers romans : l'absence d'intrigue continue et la présence constante de l'auteur surprennent. Le livre est aujourd'hui lu surtout par ceux qui connaissent déjà Le Tunnel et Héros et Tombes.
L'Ange des ténèbres compte comme le testament romanesque de Sábato. Il relie ses obsessions de toujours — la métaphysique, la ville, la violence — à l'expérience d'un pays qui bascule. Le livre permet de comprendre que l'écrivain argentin n'a jamais séparé le roman de la responsabilité d'un témoin. Moins accessible que ses prédécesseurs, il en est le complément nécessaire : on y mesure la distance parcourue entre le peintre solitaire du Tunnel et un auteur qui fait de sa propre voix une matière de roman.