Pourquoi la lire — Née à Berlin dans une famille aisée, contrainte à l'exil en Suède en 1940 pour échapper à la déportation grâce à l'intervention de Selma Lagerlöf, Sachs devient l'une des voix poétiques majeures de la tragédie du peuple juif et de la mémoire de la Shoah. En 1966, à l'occasion de son soixante-quinzième anniversaire, elle devient la première femme germanophone de l'histoire à recevoir le prix Nobel de littérature, qu'elle partage avec l'écrivain Shmuel Yosef Agnon.
Biographie § 01 — le parcours
- Origines Née Leonie Sachs le 10 décembre 1891 à Berlin, fille d'un fabricant prospère, grandit dans le quartier chic du Tiergarten.
- Les débuts poétiques Commence à écrire des vers dès l'âge de dix-sept ans, poèmes romantiques et conventionnels publiés dans des journaux durant les années 1920, mais principalement destinés à son propre plaisir.
- La montée du nazisme Voit sa vie s'assombrir avec l'avènement du nazisme en Allemagne, cherchant alors refuge dans les écrits juifs anciens.
- 1940 — l'exil en Suède Échappe de justesse à la déportation vers un camp de travail forcé en fuyant vers la Suède, grâce à l'aide de la romancière suédoise Selma Lagerlöf, avec qui elle correspondait et qui intercède en sa faveur auprès de la famille royale suédoise.
- L'exil suédois Vit avec sa mère dans un studio à Stockholm, apprend le suédois et se consacre à la traduction de poésie allemande vers le suédois et de poésie suédoise vers l'allemand.
- 1947 — Dans les demeures de la mort Publie ce recueil de poèmes écrits durant la guerre, qui témoignent pour la première fois de son engagement poétique envers la mémoire des victimes de la Shoah.
- 1950 — l'épreuve du deuil Sombre dans une profonde dépression après la mort de sa mère, traversant plusieurs hospitalisations entre 1959 et 1962 pour paranoïa de persécution.
- 1957-1959 — la reconnaissance tardive Publie Et personne ne sait où aller puis Fuite et métamorphose, œuvres qui lui valent une reconnaissance poétique croissante en Allemagne.
- 1960-1965 — les prix allemands Reçoit le prix Droste puis le prix de la Paix des libraires allemands, qui lui valent une réputation de « poétesse du destin juif ».
- 1966 — le Nobel Reçoit le prix Nobel de littérature « pour son écriture lyrique et dramatique exceptionnelle, qui interprète le destin d'Israël avec une force touchante », le jour même de son soixante-quinzième anniversaire, qu'elle partage à parts égales avec Shmuel Yosef Agnon, devenant la première femme germanophone de l'histoire ainsi distinguée.
- 1967 — Ô les cheminées Voit son poème le plus célèbre donner son titre à un recueil de ses œuvres traduites en anglais.
- 1970 Meurt le 12 mai à Stockholm, à soixante-dix-huit ans.
Œuvres essentielles § 02 — par où commencer
Dans les demeures de la mort (1947) — Le meilleur point d'entrée : son premier grand recueil de poèmes témoignant de la mémoire de la Shoah.
Ô les cheminées (1967) — Son poème le plus célèbre, qui donne son titre au recueil rassemblant l'essentiel de son œuvre traduite.
Fuite et métamorphose (1959) — Le recueil qui lui vaut sa reconnaissance poétique croissante en Allemagne.
Eli (1951) — Sa pièce de théâtre consacrée aux répercussions cosmiques de la Shoah.
Apport § 03 — ce qu'il a changé
Première femme germanophone de l'histoire à recevoir le prix Nobel de littérature, Sachs transforme sa propre expérience de l'exil et de la perte en un témoignage poétique parmi les plus puissants consacrés à la mémoire de la Shoah, se déclarant elle-même, lors de son Nobel partagé avec Shmuel Yosef Agnon, comme représentant « la tragédie du peuple juif » quand Agnon représentait Israël. Sa poésie, largement ignorée dans les années 1940 et 1950, ne trouve un lectorat croissant qu'à la faveur du mouvement étudiant des années 1960 et des efforts de l'Allemagne pour affronter son passé national-socialiste, la transformant, non sans une certaine instrumentalisation médiatique regrettée par certains critiques, en une figure quasi mythique de la réconciliation judéo-allemande. Influencée après-guerre par le hassidisme et la mystique kabbalistique, son œuvre associe une simplicité dépouillée à une imagerie tantôt tendre, tantôt brûlante ou mystique, faisant d'elle, aux côtés de Paul Celan, l'une des deux voix poétiques de langue allemande les plus marquantes consacrées à la Shoah.
Style § 04 — à quoi s'attendre
Une écriture lyrique et dramatique « exceptionnelle », selon les termes mêmes du jury du Nobel, qui interprète le destin tragique d'Israël avec une force touchante, oscillant entre une simplicité dépouillée et une imagerie tantôt tendre, tantôt brûlante ou franchement mystique. Cette poésie, hantée par les motifs récurrents de la poussière, des étoiles, du souffle, des pierres et du sang, se resserre et se fait de plus en plus surréaliste à mesure que Sachs approfondit sa méditation sur les victimes de la Shoah, empruntant après-guerre à la mystique kabbalistique et au hassidisme une dimension quasi religieuse. Pour un premier contact, Dans les demeures de la mort offre l'entrée la plus directe et la plus bouleversante de son témoignage poétique ; Ô les cheminées permet d'aborder son poème le plus universellement connu et le plus intensément habité par l'image de la fumée des chambres à gaz.