Pourquoi le lire — Aronne Ettore Schmitz, dit Italo Svevo, naît à Trieste en 1861, quand la ville est le grand port de l'Empire austro-hongrois. Employé de banque puis dirigeant d'une entreprise de vernis marins, il écrit à côté de son travail. Ses deux premiers romans, Une vie et Senilità, publiés à ses frais, passent presque inaperçus ; La Conscience de Zeno (1923), repérée grâce à l'appui de James Joyce, lui vaut enfin une reconnaissance européenne, quelques années avant sa mort. On le lit pour l'ironie avec laquelle il fait du doute sur soi et du mensonge à soi-même la matière du roman.
Biographie § 01 — le parcours
- 19 décembre 1861 Naît à Trieste, alors port de l'Empire austro-hongrois, sous le nom d'Aronne Ettore Schmitz, dans une famille juive. Son père s'appelle Franz (Francesco) Schmitz, sa mère Allegra Moravia.
- 1873–1879 Fait des études commerciales à l'institut Brüssel de Segnitz, en Bavière, jusqu'en 1878, puis à l'école supérieure de commerce de la fondation Revoltella, à Trieste.
- 1880 Entre comme commis à la succursale triestine de la banque Union, de Vienne, où il reste dix-huit ans. Il écrit en dehors des heures de bureau.
- 1890–1892 Publie une nouvelle, L'Assassinat de via Belpoggio, sous le pseudonyme d'Ettore Samigli, puis son premier roman, Une vie (1892), à compte d'auteur, sous celui d'Italo Svevo.
- 30 juillet 1898 Épouse Livia Veneziani, dont il aura une fille, Letizia. La même année paraît Senilità, de nouveau à ses frais, qui passe presque inaperçu.
- Après la banque Dirige la fabrique de vernis pour coques de navires de la famille Veneziani, la maison Gioachino Veneziani,. Il écrit peu, mais ne renonce pas à la littérature.
- Années 1900–1910 Se lie à James Joyce, qui enseigne l'anglais à Trieste, et découvre vers 1910 l'œuvre de Freud, dont il s'inspire pour son troisième roman.
- 1923 Publie La Conscience de Zeno chez Cappelli, à Bologne, à compte d'auteur. Le livre reste d'abord sans écho en Italie.
- 1923–1925 Joyce plaide pour le livre auprès de critiques français ; Valery Larbaud et Benjamin Crémieux en France, Eugenio Montale en Italie, le font connaître.
- 13 septembre 1928 Meurt à Motta di Livenza, en Vénétie, des suites d'un accident de voiture.
Œuvres essentielles § 02 — par où commencer
Une vie (1892) — Un jeune employé de banque, installé à Trieste, tente de s'élever en séduisant la fille de son patron. Premier roman de Svevo, publié à ses frais.
Senilità (1898) — Emilio Brentani, employé et écrivain à la réputation modeste, s'attache à une jeune Triestine, Angiolina, qu'il idéalise malgré les signes contraires. Un roman sur l'aveuglement amoureux.
La Conscience de Zeno (1923) — Zeno Cosini rédige ses souvenirs à la demande de son psychanalyste : le tabac, la mort de son père, son mariage, ses affaires. Le récit d'un homme qui se raconte sans jamais se connaître.
Apport § 03 — ce qu'il a changé
Svevo a introduit dans le roman italien une conscience qui doute d'elle-même. Aux héros d'action, il oppose des héros faibles, des « inadaptés » (inetti) qui s'observent et se racontent des histoires sur eux-mêmes ; ce motif court d'Une vie à La Conscience de Zeno. Le dernier roman fait de la psychanalyse non pas une doctrine, mais un jeu : le narrateur y prétend ne pas croire au traitement tout en se livrant, et le lecteur ne sait jamais quelle part de son récit est exacte. Cette ironie sur la sincérité fait de Zeno un roman européen et non seulement triestin. Le livre a trouvé son premier public à l'étranger avant de s'imposer en Italie, et sa reconnaissance a ensuite rejailli sur les deux romans précédents, republiés et traduits.
Style § 04 — à quoi s'attendre
Svevo écrit une prose volontairement simple, proche de la langue parlée, loin de la préciosité littéraire ; les spécialistes y relèvent des tournures de Trieste, une base toscane et quelques mots allemands. Le ton est celui d'une ironie douce : le narrateur se juge, s'excuse, s'accuse, et le lecteur apprend à ne pas le croire sur parole. L'intrigue compte moins que la manière dont un esprit contourne ses propres décisions. Pour commencer, lisez La Conscience de Zeno, son livre le plus libre et le plus drôle ; Une vie et Senilità se lisent ensuite comme des études plus sombres du même caractère, avec un regard moins distant que dans Zeno.