L’action principale se situe à Vienne, en 1913, et suit Ulrich, héros « sans qualités » parce qu’il refuse de se définir. Autour de lui s’organise l’« Action parallèle », comité censé préparer une célébration du jubilé de l’empereur ; y paraissent Diotima, Arnheim, industriel et écrivain, le général Stumm von Bordwehr et le comte Leinsdorf. Le roman suit aussi Clarisse, Walter, Moosbrugger — un meurtrier dont le procès hante la ville — et, dans la suite, la sœur d’Ulrich, Agathe. Le livre alterne chapitres d’intrigue, portraits, essais sur la science, l’histoire ou l’amour, et ne suit pas de progression linéaire. Il est resté inachevé, et l’on possède de longs fragments laissés par Musil.
Le premier volume (1930) est salué par plusieurs critiques, mais le public reste restreint, et Musil vit dans une situation matérielle difficile. Après sa mort, l’œuvre est redécouverte dans les années cinquante : l’édition d’Adolf Frisé (1952) puis les traductions, en particulier celle de Philippe Jaccottet en français (Seuil, à partir de 1956), la font connaître au lectorat francophone. On l’a souvent comparée à À la recherche du temps perdu et à Ulysse, sans qu’elle ressemble à l’un ou à l’autre. L’établissement du texte à partir des fragments laissés par Musil a, de son côté, donné lieu à plusieurs éditions successives.
L’Homme sans qualités reste une référence parce qu’il pense la modernité de l’intérieur : le rôle de la science, la fragilité des identités, la montée des idéologies. Son héros, qui cultive le « sens du possible », est l’un des personnages les plus inquiétants et les plus attachants du roman européen. Pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est aussi une comédie de société d’une grande drôlerie, où l’on peut entrer par n’importe quel chapitre, sans craindre de perdre un fil, puisque le livre procède par scènes et par réflexions autonomes.