Le récit est écrit à la troisième personne et suit Simon, vingt ans, dans une série de situations, de conversations et de promenades plus que dans une intrigue conduite. Autour de lui gravitent ses frères et sa sœur, que le roman retrouve au fil des chapitres, sans jamais les enfermer dans un destin. Le moteur du livre est la tension entre ce que Simon pense et ce qu'il fait : il désire une vie rangée et stable, tout en refusant ce qu'elle demande en échange. Le rythme est libre, fait de digressions et de scènes brèves, et la narration épouse la désinvolture de son personnage plutôt que de la juger. L'ensemble tient dans un volume modeste, mais l'attention portée aux gestes les plus minces donne au livre sa densité.
Le roman paraît en 1907 chez un éditeur berlinois de premier plan, mais ne fait pas de Walser un auteur à succès : son œuvre demeure largement méconnue jusqu'à la fin des années 1970, malgré l'admiration de lecteurs comme Kafka, Hesse ou Benjamin pour l'ensemble de ses écrits. La redécouverte progressive de l'auteur a replacé Les Enfants Tanner parmi ses livres majeurs. Lors de la parution de la traduction anglaise de Susan Bernofsky, en 2009, la critique américaine a relevé, à la suite de Trinie Dalton dans Bookforum, la tension entre ce que l'on pense et ce que l'on fait, et la déception qu'elle produit.
Les Enfants Tanner donne à lire le premier état d'une manière que Walser ne cessera de creuser : un personnage qui renonce à réussir, et une prose qui préfère le détail à l'effet. Le livre est un bon point de départ pour qui veut comprendre ce qu'il y a de singulier dans cette œuvre, avant les textes plus resserrés de L'Institut Benjamenta. Il pose, sous une forme encore ample, la question qui traverse toute l'œuvre : comment vivre sans ambition, et ce que cela coûte.