Le récit tient autour d'un personnage central, le « brigand », homme oisif et mal ajusté à son temps, dont la vie à Berne et les déboires amoureux sont consignés par un narrateur qu'il a en quelque sorte engagé pour cela. L'intrigue y est mince : l'essentiel du livre tient aux digressions, aux hésitations, aux anticipations et aux changements de ton, qui sacrifient volontairement la progression du récit. Le texte oscille entre le comique et une étude sérieuse du moi éclaté. Rédigé sur peu de feuillets, mais dans une écriture minuscule, il avance par bribes plutôt que par chapitres démonstratifs. C'est le plus étrange et le plus libre des romans de Walser.
Le Brigand n'a pas de réception du vivant de Walser puisqu'il paraît seulement en 1972, seize ans après sa mort. Sa parution a accompagné la redécouverte de l'auteur, puis la publication des autres microgrammes. Lors de la traduction anglaise de Susan Bernofsky, en 2000, la critique anglophone a salué à la fois la traduction et l'originalité de la prose ; l'écrivain William H. Gass a rangé le livre parmi les véritables merveilles de la fiction européenne. Le texte est souvent présenté comme l'un des objets les plus extravagants du modernisme, à la fois comique et très sérieux.
Le Brigand montre jusqu'où Walser a poussé sa liberté de forme dans ses dernières années d'écriture : une narration qui se défait sous nos yeux, au profit d'une voix qui commente, hésite et dévie. Le livre intéresse autant pour ce qu'il dit du moi moderne, fragmenté, que pour la manière dont il a été retrouvé et déchiffré. À lire après L'Institut Benjamenta, pour mesurer la distance parcourue entre le Walser de Berlin et celui de Berne.