Le premier chapitre installe le cadre : des voyageurs sur un bateau, un homme à l'allure de colosse qui se présente comme un « vagabond ensorcelé ». À partir du chapitre suivant, la parole passe à Ivan Flaguine, et le récit n'est plus qu'une suite d'épisodes. Chaque chapitre est une aventure presque close : le jeune postillon, le dresseur de chevaux, le captif des steppes, le soldat, l'amoureux d'une Tsigane. Le fil unique est la conviction du héros d'être poursuivi par un destin, depuis qu'il a refusé la vie monastique à laquelle sa mère l'avait voué. Le narrateur parle sans retenue, avec sa foi naïve, ses fautes et son humour, et la langue prime sur l'intrigue.
L'accueil contemporain est plutôt tiède : le critique Nikolaï Mikhaïlovski reproche au récit de n'être qu'une suite d'histoires mises bout à bout, sans unité. Le jugement s'est inversé avec le temps : D. S. Mirsky, historien de la littérature russe, y voit un chef-d'œuvre de Leskov conteur. Le texte a été traduit en anglais à plusieurs reprises (Magarshack en 1946, Pevear et Volokhonsky en 2013, Rayfield en 2020) et en français sous plusieurs titres. Les adaptations restent rares : un opéra de Chtchedrine en 2002 et des films soviétiques.
Le Vagabond ensorcelé montre ce que peut être un roman sans intrigue centrale : une vie racontée à voix haute, avec ses détours, devient un portrait de la Russie populaire, entre superstition, vigueur physique et sentiment du péché. Le texte a aussi une valeur de modèle pour le roman à voix, où le récit tient moins à l'événement qu'au ton de celui qui parle. C'est une bonne entrée dans l'œuvre de Leskov pour qui a aimé Lady Macbeth et veut voir ce que son écriture donne sur la durée.