Le texte est un skaz, un récit oral dont la voix narrative a un accent, une fierté et des tics propres. Il avance par séquences brèves et alertes : le voyage du tsar en Angleterre, la puce, la mission confiée à Platov, le travail des armuriers de Toula, puis le voyage du Gaucher en Angleterre. La narration joue sur l'écart comique entre le ton solennel et les faits : mots déformés, étymologies populaires, noms étrangers rendus à la russe. Le récit est court et se lit d'un trait. Il oppose deux visions du travail : la précision industrielle des Anglais, et l'habileté manuelle et le sens du détail des artisans russes.
Les premiers critiques contestent l'originalité de Leskov, qu'ils considèrent comme un simple rapporteur d'un récit populaire, ce qui explique la suppression de sa préface. Le conte a ensuite été revendiqué par les deux camps du débat russe : slavophiles et occidentalistes y ont chacun lu la confirmation de leurs idées. Il est devenu un classique russe, adapté en ballet, en dessin animé (Ivan Ivanov-Vano, 1964) et en opéra (Rodion Chtchedrine, créé au Théâtre Mariinski). Il existe en français sous le titre Le Gaucher.
Le Gaucher reste l'un des textes les plus lus de Leskov parce qu'il se prête à plusieurs lectures. On peut y voir une fable patriotique à la gloire de l'ingéniosité russe, et c'est ainsi qu'il a été longtemps compris. On peut aussi y lire une critique de l'indifférence de l'État envers ses artisans, et du culte de la technique étrangère. Cette ambiguïté, servie par une langue très vivante, en fait un bon point de départ pour découvrir le skaz, ce récit oral que Leskov a porté à sa plus grande perfection.