Le roman est un monologue intérieur à la première personne, sans paragraphes ni chapitres, aux phrases très longues, riches en répétitions et en changements de temps. Le narrateur y évoque trois figures : Glenn Gould, Wertheimer, son ami qui se suicidera, et lui-même, le seul survivant.
Le récit se construit à partir d'un moment, la rencontre de 1953, et revient inlassablement sur ses conséquences : comment le génie de Gould, à la fois nourrit et détruit ses condisciples, qui doivent renoncer à la musique, l'un pour la philosophie, l'autre pour des études de sciences humaines. Les mêmes formules reviennent, comme un thème musical qu'on varie.
Publié en 1983, Le Naufragé est aujourd'hui l'un des textes les plus lus de Bernhard, et l'un de ceux qui font connaître son art du monologue à un public étranger.
Il a inspiré une adaptation lyrique : le Brooklyn Academy of Music a commandé au compositeur David Lang un opéra de chambre en un acte, créé en septembre 2016. Le roman appartient, avec Des arbres à abattre (1984) et Maîtres anciens (1985), à la séquence des romans tardifs consacrés à la musique, au théâtre et à la peinture. On a noté que Bernhard et Gould ne s'étaient jamais rencontrés ; ce dernier avait donné deux concerts à Salzbourg, en 1958 et 1959.
Le livre compte parce qu'il fait de la musique un sujet de roman sans la décrire : c'est sa place dans une existence, la hantise de la perfection et la peur d'être dépassé qui intéressent Bernhard. Son monologue obsessionnel rend sensible la façon dont l'admiration peut détruire. On y reconnaît des procédés caractéristiques de toute son œuvre tardive. C'est, pour qui ne connaît pas l'auteur, l'un des meilleurs points d'entrée : bref, rythmé, concentré.