Le roman, bref, est composé de scènes courtes et enchaînées. Voschev, ouvrier licencié pour avoir réfléchi pendant le travail, est embauché sur un chantier de terrassement : il s'agit de creuser les fondations d'une maison collective, dirigée par l'ingénieur Proucheveski. Autour d'eux : Tchiklin, ouvrier robuste, Safronov, zélé militant, et la petite Nastia, orpheline recueillie par l'équipe, dont l'espoir devient celui des ouvriers. En parallèle, les ouvriers se trouvent mêlés à la collectivisation d'un village voisin. Les phrases, tordues, mêlent jargon officiel et pensée naïve. Le roman se termine sur la mort de Nastia, enterrée dans la fosse.
Écrit en 1930, le roman reste inconnu du public soviétique pendant plus d'un demi-siècle. Il paraît d'abord à l'étranger, en traduction anglaise en 1973 avec une préface de Joseph Brodsky, qui voit en Platonov « le premier surréaliste sérieux » et parle d'une « fureur philosophique ». La critique occidentale le salue comme un chef-d'œuvre, « parabole hallucinée et cauchemardesque » selon l'Irish Times. En URSS, il n'est officiellement publié qu'en 1987, en pleine perestroïka. Depuis, il est étudié comme l'un des textes majeurs de la littérature russe du siècle.
La Fosse reste l'une des plus puissantes images de ce que peut produire un projet collectif qui oublie les personnes. Il reste très lisible : il met en scène un travail sans but, des slogans qui remplacent la pensée et des enfants sacrifiés au bonheur futur. Par la rigueur de sa composition et son humour noir, il se lit d'une traite, et il donne la mesure d'une langue que Platonov est seul à parler. C'est, par sa brièveté, la meilleure entrée dans son œuvre.