Pourquoi le lire — Né à Voronej en 1899, mort à Moscou en 1951, Andreï Platonov est à la fois ingénieur et écrivain, révolutionnaire de la première heure devenu l'un des plus lucides critiques de l'utopie soviétique. Ses grands livres, Tchevengour et La Fosse, restent interdits en URSS jusqu'à la fin des années 1980. Il y invente une langue russe déroutante, faite de formules officielles détournées et de naïveté tragique. On le lit pour cette langue et pour la fable qu'elle porte : des hommes qui bâtissent le bonheur collectif et oublient les êtres vivants.
Biographie § 01 — le parcours
- Origines Naît le 28 août 1899 à Voronej, sous le nom d'Andreï Platonovitch Klimentov, dans une famille ouvrière ; son père travaille aux chemins de fer.
- Premiers écrits Publie ses premiers textes, poèmes et récits, en 1920, et soutient la Révolution dans la presse.
- 1921–1926 — l'ingénieur Se marie en 1921 avec Maria Kachintseva ; travaille comme ingénieur en électrification et en assainissement des terres dans la région de Voronej, creusant des étangs et des puits, des projets d'irrigation et de centrales.
- 1926 — récits Publie Les Écluses d'Épiphane, récit qui fait connaître son nom dans les revues littéraires.
- 1927–1929 — Tchevengour Écrit son grand roman de l'utopie ; seuls des fragments paraissent en revue, et Gorki le juge difficile à publier.
- 1930 — La Fosse Achève La Fosse, que la censure soviétique interdit : le roman ne sera publié officiellement en URSS qu'en 1987.
- 1931 — Staline Le récit Pour l'avenir (1931), sur la collectivisation, provoque la colère de Staline, qui annote sa copie de remarques hostiles ; Platonov est dès lors marginalisé.
- 1938 — le fils arrêté Son fils Platon, âgé de quinze ans, est arrêté en mai 1938 et condamné à dix ans de camp ; il en revient malade et meurt de tuberculose en janvier 1943.
- 1941–1945 — la guerre Devient correspondant de guerre pour le journal Krasnaïa Zvezda (L'Étoile rouge) et publie des récits de guerre.
- 1951 — mort Atteint de tuberculose, contractée au chevet de son fils, il meurt à Moscou le 5 janvier 1951 et est enterré au cimetière arménien.
Œuvres essentielles § 02 — par où commencer
Tchevengour (1929) — Dvanov, orphelin en quête du communisme, atteint avec Kopionkine, chevalier errant de la révolution, une ville de la steppe où l'on a supprimé le travail et exécuté les « bourgeois ».
La Fosse (1930) — Des ouvriers creusent les fondations d'une maison collective pour le prolétariat, tandis que la collectivisation ravage les campagnes ; la petite Nastia devient l'enjeu de leur espoir.
Djann (1935) — Nazar Tchagataïev retourne dans le désert d'Asie centrale pour retrouver son peuple, les Djann, nomades sans nom ni biens, et les mener vers un avenir meilleur.
Apport § 03 — ce qu'il a changé
Platonov a inventé une langue russe unique pour dire ce que le réalisme socialiste ne pouvait dire. Il y emploie la langue officielle des journaux et des slogans, mais en la tordant jusqu'à ce qu'elle révèle sa naïveté et sa cruauté. Longtemps ignoré, il est reconnu aujourd'hui, en Russie et à l'étranger, comme l'un des grands écrivains russes du XXe siècle ; Brodsky l'a comparé à un « premier surréaliste sérieux ».
Il apporte aussi une pensée sur l'utopie : au lieu de la dénoncer de l'extérieur, il la prend au mot et en montre le coût humain. Ses grands romans, publiés bien après leur écriture (Tchevengour à Paris en 1972, puis en URSS en 1988), forment une œuvre d'avertissement sur le prix du progrès et sur les sacrifices demandés aux gens pour des buts absurdes.
Style § 04 — à quoi s'attendre
Une langue déroutante : phrases d'apparence maladroite, mots abstraits accolés à des réalités humbles, répétitions, logique fausse qui se révèle juste. La narration mêle l'allégorie, la farce et une immense tendresse pour les êtres sans défense, ce qui rend la traduction très difficile. Les personnages parlent en slogans qu'ils ne comprennent qu'à moitié, et le comique laisse peu à peu place à la douleur.
Par où commencer : La Fosse, roman court et resserré, donne l'idée la plus nette de la manière de Platonov. Tchevengour, bien plus long, se lit ensuite comme une grande fresque burlesque et tragique ; Djann, plus poétique, offre une troisième approche, dans le désert d'Asie centrale.