Contrairement à ce qu'on lit parfois, le récit n'est pas à la première personne : il est conduit à la troisième personne, à travers le seul regard de Thérèse Belivet, jeune femme qui rêve de devenir décoratrice de théâtre. Le lecteur ne connaît Carol Aird que par ce qu'elle laisse paraître : élégance, assurance, blessure. Le roman se compose d'une rencontre, d'un rapprochement fait de petits gestes, d'un long voyage en voiture vers l'Ouest, puis d'une épreuve judiciaire quand l'époux de Carol fait surveiller le couple. Le rythme est celui d'un suspense sentimental, sans la menace criminelle des autres romans de Highsmith, mais avec la même attention aux détails de la perception.
Le livre rencontre un large public d'abord grâce à l'édition de poche, et nombre de lectrices écrivent à l'auteure pour lui dire que le roman, qui s'achève sur la possibilité d'une vie commune, leur a donné de la force. Highsmith ne revendiquera la paternité du livre qu'en 1990, lors de la réédition sous son nom. En France, la première traduction paraît en 1985 sous un autre titre. Todd Haynes l'adapte au cinéma en 2015, avec Cate Blanchett et Rooney Mara, dans un film d'après un scénario de Phyllis Nagy qui a relancé l'attention sur le roman.
Carol est le roman qui montre le mieux que Highsmith ne se réduit pas au crime : même attention à l'obsession, au regard, au risque, mais tournée vers un amour. Il compte aussi comme document : un livre de 1952 qui refuse le châtiment imposé alors aux personnages homosexuels par la fiction populaire. On peut le lire comme un chef-d'œuvre de la retenue, où tout passe par un geste, un silence, un cadeau offert.